photogrammes

Le photogramme est une photographie obtenue par simple interposition de l’objet entre le papier sensible et la source lumineuse.

- Man Ray

la technique

La technique du photogramme consiste à déposer un objet sur un papier photosensible et à faire agir la lumière. Le papier est ensuite traité comme pour le tirage d’une photo (développement, arrêt, fixation, rinçage). L’empreinte de l’objet apparaît en blanc sur un fond noir, et correspond à la zone du papier qui n’a pas été éclairée.

Ce procédé très simple permet d’obtenir des effets extrêmement variés en jouant sur le temps d’éclairage, sur la distance entre le papier et la lumière, sur les différentes opacités ou transparence des objets.

Certains des photogrammes présentés ici ont été réalisés en utilisant des techniques additionnelles :
- multi-exposition : un objet est posé sur le papier, le papier est exposé un première fois, puis on déplace l’objet ou on en dispose un autre et on ré-expose.
- colorisation ou filtres : le photogramme une fois scanné, on lui applique des modifications numériques.
- solarisation : le photogramme est éclairé une fraction de seconde pendant le bain de développement. Les niveaux de gris s’inversent et un halo blanc apparaît en bordure de l’objet.
- négativation : on fait un photogramme à partir d’un autre photogramme. On obtient un négatif du premier.
- traces : on étale du plâtre sur le papier photosensible puis on “dénude” certaines zones du papier en faisant des traces avec divers objets.

l’historique  du photogramme

qu’est-ce qu’un photogramme ?

Suivant la définition de Man Ray, le photogramme est ” une photographie obtenue par simple interposition de l’objet entre le papier sensible et la source lumineuse “. Pour le réaliser, il n’est donc pas nécessaire d’en passer par les étapes de la prise de vue et du développement. Pas d’appareil photo, de négatif, d’agrandisseur, les matériaux pour un photogramme au sens strict sont le papier photosensible, la lumière, l’objet référent, puis les bains chimiques du tirage.

Le photogramme est donc produit par contact de l’objet (plat ou tridimentionnel) sur le papier photosensible et non par projection. La lumière provoque le noircissement de l’émulsion, sauf à l’endroit où repose l’objet dont il reste une empreinte blanche ou grisée, suivant son degré de transparence et d’opacité.

On peut également appeler photogramme le procédé au cliché de verre, qui consiste à tirer sur papier sensible une plaque de verre noircie sur laquelle est tracé un dessin. Cette technique fut utilisée par entre autres Corot et Delacroix pour dupliquer leurs dessins.

naissance de la photographie, invention du procédé

Au XIX° siècle, la pratique du photogramme apparut lorsque les inventeurs de la photographie (William Fox Talbot, Hippolyte Bayard, etc.) expérimentèrent la photosensibilité de certaines émulsions étalées sur du papier ou autre support, avant de les utiliser dans la camera obscura .

Ce qu’ils remarquèrent d’emblée, c’est l’extraordinaire précision des détails dans le rendu de l’objet, précision alors inaccessible pour une technique photographique encore balbutiante.

Notons que dès son apparition, le statut oui ou non artistique de la photographie souleva de violentes passions. Ses détracteurs lui reprochaient de n’être qu’un vil procédé mécanique de reproduction. Selon eux, l’image produite par une machine n’avait pas sa place dans les hautes sphères de l’art sublime et inspiré.

La photographie est donc née dans un contexte scientifique plus qu’artistique. Le photogramme fut ainsi mis au service des sciences naturelles, puisqu’il permettait d’obtenir plus de précision et de fidélité au modèle que la photographie ou le dessin. La botaniste Anna Atkins réalisa des herbiers sous forme de photogrammes.

Dans nos habitudes et conventions liées à la perception visuelle, le noir est perçu comme forme et le blanc comme fond (par exemple la page blanche sur laquelle on trace des lettres noires). Le photogramme opère un renversement de ces habitudes qui gêne William Fox Talbot, en quête pour sa part et suivant son époque, d’une image réaliste. Il réalisa donc un ” photogramme de son photogramme ” en le posant sur le papier sensible, puis en projetant la lumière.

Le photogramme est produit par contact direct de l’objet sur le papier photosensible, l’objet est donc toujours rendu en grandeur nature. Il perd en outre sa couleur, sa matière, son volume, ce qui produit un effet de distanciation entre l’objet réel de départ et sa représentation.

A la différence d’une photographie reproductible à l’infini à partir de son négatif, chaque photogramme est une image unique.

photogramme et avant-gardes historiques, un nouveau moyen de création

On dit que les inventions se produisent au moment où on en a besoin. De même que la photographie fut inventée presque en même temps et à plusieurs endroits, le photogramme en tant que moyen de création fut inventé quasi-simultanément par un dadaïste : Christian Schad sous l’appelation Schadographie, par un surréaliste : Man Ray qui se l’approprie sous le nom de rayogramme, et par un constructiviste : Laszlo Moholy-Nagy qui utilisera le nom de photogramme, maintenant communément employé.

Ce début de XX° siècle voit s’accomplir un bouleversement général. L’image matérialiste du monde en vigueur au siècle précédent cède la place à une crise des valeurs et des hiérarchies, qui entraine une remise en cause de la perception humaine. Certains artistes virent dans cette situation un défi, observant dès lors le monde avec un regard neuf et décidant de ne plus rien considérer comme avant. Ils se mirent à chercher à voir les choses familières perdre leur aspect connu. D’où le recourt au photogramme par le biais duquel l’objet prend une apparence qui d’ordinaire se dérobe à la perception.

dadaïsme

Les dadaïstes enregistrent ” la désagrégation de cette époque bourgeoise ” qu’ils considèrent comme révolue, en collectent toutes sortes de ” déchets culturels ” pour en faire un humus sur lequel ils veulent faire croître quelque chose de nouveau. Le rôle traditionnel de l’artiste inspiré ” d’en haut ” est alors relégué au dépotoir.

- Christian Schad tire ses inspirations de fragments au rebus et du microcosme de la poubelle. Dada se définissant comme anti-art, les sujets et moyens traditionnels sont reniés . On comprend qu’ils se soient approprié le jeune et non-noble procédé du photogramme.

- Les expériences du dadaïsme incitent Kurt Schwitters à expérimenter le photogramme, mais l’absence de dimension tactile et sensuelle du rendu le pousse à abandonner. La dématérialisation subie par l’objet dans le photogramme est aux antipodes de ses recherches artistiques.

- Raoul Ubac invente le ” brûlage ” : le négatif se trouve brutalement exposé à la chaleur et au froid, ce qui provoque une déformation de la couche photographique.

- Le dadaïste Raoul Hausmann s’interesse tardivement au photogramme (1946). Il incorpore le photogramme à ses collages où il combine photographies déchirées, dessins, gouache, datant des diverses époque de son activité. Il expérimente aussi ce qu’il appelera des ” pictophotogrammes ” : Il répand de la sciure de bois sur le papier dans laquelle il trace des signes avec le doigt avant de procéder à l’exposition.

surréalisme

- Man Ray quant à lui, sous l’influence de son ami Marcel Duchamp, nourrit une méfiance grandissante à l’égard de la peinture. Dans ce sens, il est à la recherche d’une technique qui ne transmette pas de valeur émotionelle.

En préfiguration du photogramme, il invente la technique air brush, qui consiste à poser un objet sur un support et à pulvériser de la peinture au pistolet.

Dans son autobiographie, il décrit son invention du rayogramme en 1922 comme un acte automatique, inconscient, étant fidèle en cela à la mouvance surréaliste.

Dans ses rayogrammes, il utilise des objets du quotidien. En 1923, il réalise ” Retour à la raison “, un film dont la pellicule est entièrement ” rayographiée ” et où punaises, épingles et autres grains de sel viennent danser sur l’écran une folle sarabande.

- Dans le sillage de Man Ray, Maurice Tabard fait une variante, le sujet n’est plus la lumière ou l’objet mais le produit chimique. Il verse du révélateur sur le papier photosensible en pleine clarté, le fait couler dans plusieurs directions et obtient ainsi des formes abstraites dans lesquelles on peut découvrir des animaux ou des personnages fantastiques.

- Mesens, un surréaliste belge, combine du photogramme et des objets plats (papier plié, plumes… ) et réalise ainsi les premiers photogrammes-collages.

- D’autres artistes en viendront à mélanger photogramme et photographie, en posant des objets sur le papier sensible, tout en projetant des négatifs à partir de l’agrandisseur.

constructivisme

- Laszlo Moholy-Nagy, peintre constructiviste, cherche aussi des procédés aptes à produire d’eux-même des images. Le photogramme est une technique considérée comme ” productiviste ” car elle ne doit rien à la main de l’artiste, mais à l’action de forces naturelles et porte de ce fait l’auréole toute neuve du progrès. Laszlo emploie l’expression de ” peinture à la lumière “.

- Lissitzky pose les négatifs sur le papier, combiné à des objets et procède à une ou plusieurs expositions à la lumière.

D’après le texte de Floris Neusüss, ” photogramme ” ; coll. Photopoche ; ed. Nathan, 1988.

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